X

De la liberté

« Mais la vie refuse la raison. La vie veut être libre. »
Brice Parain, Petite métaphysique de la parole

La liberté est un mot qui fait horreur de nos jours. Souillé par le capital, par la modernité, oublié par les révolutionnaires et même par les libertaires. La liberté serait aujourd’hui une revendication d’extrême droite refusant de se soumettre à la vaccination de masse. Et pourtant la liberté a bien été reprise comme revendication minimale par les tentatives contre le pass sanitaire. Laissez le mot liberté serait une erreur grotesque et proclamerait la victoire de la pensée économique et démocratique sur ce terme. Il faut arracher la liberté à la métaphysique occidentale, à la tradition démocratique et libérale. La métaphysique occidentale a conçu la liberté du côté de la volonté. La démocratie, elle n’est qu’une communauté de prédateurs dressant leurs proies, difficile face à ces conditions historiques de faire une expérience de la liberté. Le libéralisme quant à lui, n’est pas le seul plan possible pour situer la liberté, il y a des tentatives à expérimenter, une autre façon de se mouvoir avec la liberté. Nous devons faire un pari d’une autre coordonnée de la liberté. La placer sur une géographie conceptuelle et sensiblement différente à l’état des choses.

Il y a une nécessité à briser le dispositif de la volonté pour penser la liberté. La volonté telle qu’elle fut constituée par la métaphysique occidentale médiévale, est comme le résultat du principe de causalité. Dès lors, on trouve une origine du concept de volonté dans la tradition stoïcienne, ou la liberté est élaborée par l’acquiescement au destin. Pour nos pensées contemporaines volonté appelle nécessairement le libre arbitre. Pourtant le concept de libre arbitre se constitue suivant l’interprétation d’Aristote par Alexandre d’Aphrodise contre la tradition stoïcienne de l’assentiment, il soutient une liberté de choix. C’est chez Augustin que la volonté et le libre arbitre se lie par un libre arbitre de la volonté. « Libre est celui qui n’est pas empêché de faire les choses qu’il a la volonté de faire » (Hobbes, Léviathan), ceci est une fiction occidentale, nous ne sommes pas un sujet tout puissant. Car le concept de volonté s’établit comme indéterminé et extérieur au monde, comment alors agir sans monde… Il faut aussi mettre à distance le couple conscience et inconscience restant dans le principe de causalité et balayer la métaphysique de la subjectivité. Les conceptions de la liberté comme libre arbitre sont la propriété de la volonté comme l’agent à la capacité de se déterminer par lui-même. On peut évidemment penser à Descartes : « Que la liberté de notre volonté se connaît sans preuve, par la seule expérience que nous en avons » (Descartes, Les Principes de la Philosophie). Descartes fait l’expérience du libre arbitre, comme pour le cogito, la liberté se fait par sa seule détermination. Le déterminisme vient troubler la conscience de la volonté sujet par l’apport de Spinoza. Le sujet n’est plus imperméable aux causes extérieures, elles le traversent, remettant en cause la toute-puissance de la volonté du sujet. Le déterminisme reste aussi paralyser par la métaphysique de la subjectivité. Le geste fondamental de Spinoza est de remettre l’homme les pieds sur terre. À nous de sortir des oppositions fâcheuses entre nature et culture.

Suite à cette tradition entre indéterminisme et déterminisme, il reste encore un prisme à conjurer pour esquisser une autre liberté, celui du contrat et de la société. Les néolibéraux eux partent du contrat, de la constitution comme le régulateur de la liberté comme l’explique Kant : « Une Constitution qui réalise le maximum possible de liberté, en façonnant les lois de telle sorte que la liberté de chacun puisse coexister avec la liberté de tous » (Kant, Critique de la raison pure, II, i,). Hayek élabore sa pensée de la liberté sur la dimension de la constitution, néanmoins il remonte la constitution à l’expression constitutio libetatis de Henry Bracton (juriste anglais du XIIIe siècle). Ce juriste prend le terme latin de constitutio comme l’organisation et l’essence de la liberté. Hayek établit sa Constitution de la Liberté comme étant une valeur de référence et un guide de l’action humaine. Hayek ravive la rule of Law de Locke, la loi et la liberté s’appellent nécessairement dans leur perception. La liberté est alors un rapport avec les hommes entre eux, et non avec la « nature » ou plutôt avec le monde. La loi est la limite de la liberté de chacun. La liberté pour les libéraux et néolibéraux reste toujours le prisme de Mill J. Stuart liberté conditionner par la société. Leur « société ouverte » est la société de libre contrat et de libre-échange, ou les normes gouvernent pour stabiliser la bonne circulation du marché. La société ouverte ou fermer sont une version soft ou une version hard d’un espace de gouvernementalité. Où le citoyen est le sujet de la bonne conscience morale de la liberté, tant qu’il reste producteur consommateur sa liberté est sauve.

« Il s’agit de la liberté qui peut toujours franchir toute limite assignée » (Kant, Critique de la raison pure). La liberté est toujours en dehors de la société, elle n’est pas réductible à une limite, elle est plutôt un passage. La Liberté n’est pas non plus celle du marché, d’entreprendre sa bonne disposition au capital. Nous ne pouvons parler de liberté sous le joug de l’État, l’obéissance à ce type d’ordre ne révèle que l’angoisse de sa propre existence, les gouvernants ont peur de cet état de passage qu’exprime la liberté, car elle met en évidence le risque de vivre sans eux. La force essentielle de la gouvernementalité contemporaine réside dans sa capacité à produire un sentiment de liberté. À force d’avoir travaillé les corps, à parfaire la surveillance généralisée et le grand dispositif de coercition qu’a été le premier confinement. Il a fallu permettre ensuite la mise à jour les dispositifs d’endorphine de liberté. Construire des antagonistes fictives comme la Chine et diffuser sa propagande comme le monstre qui vient, montrer la misère du monde en oubliant bien évidement qui l’a engendré. Ce sentiment de liberté est très vite rattraper par le sentiment d’impuissance que provoque l’appareillage technologique, nous sommes libres de tous, pourtant nos expériences vécues semblent bien vide sur l’épreuve du temps. « Le tyran est donc l’organisation actuelle du monde et la conception de la vie qui lui correspond, veritas in interiore homine, en vertu de laquelle nous sommes tous non pas libres, mais affranchis, esclaves libérés, mais seulement pour pouvoir mieux servir » (Mario Tronti, De l’esprit libre, p. 97). Nous sommes peut-être plus proches de l’affranchi que de l’être libre. On peut aisément réfuter Rousseau pour qui chaque homme « naît libre », ceci une absurdité sans nom. « L’homme naît dans les fers dans cette société et doit être libéré en elle et d’elle. La liberté n’est pas celle qui nous est donnée, mais celle qui est choisie en autonomie » (Ibidem, p. 59). On ne naît pas libre, on le devient, pour cela il faut encore être capable de s’extraire de la société, il y a un processus de liberté « hors du social ».

« Il n’y a pas d’“expérience de la liberté” : la liberté elle-même est l’expérience » (Jean-Luc Nancy, L’expérience de la liberté). La liberté ou plutôt de la liberté ne peut être perçue et éprouver comme expérience, non expérience de la volonté du sujet, mais comme des expériences vécues par des habitus, une rencontre sortant du Moi sur le monde, plaçant le moi au contact du monde. De la liberté est un processus qui n’a de fin. C’est partager « quelque chose comme un esprit — l’esprit est l’esprit collectif, l’esprit est l’union et la liberté, l’esprit est l’alliance humaine, nous verrons cela encore plus explicitement — un esprit passe sur les hommes » (Gustave Landauer, Appel en faveur du socialisme). Quand les révolutionnaires conspirent, ils partagent un esprit, une façon d’être-au-monde, de vivre l’expérience de la liberté par l’amitié et donc l’égalité non fictive de la sainte loi, mais par nos attachements aux autres. De la liberté n’est pas réservée à un sujet, à une individualisation, à une volonté, on peut être pris par son mouvement par la puissance d’un esprit qu’on partage avec nos égaux. De la liberté c’est un chemin de retrouver un besoin de communauté. Sentir la possibilité de vivre le communisme et d’ainsi cultiver un esprit de la communauté situé par les êtres qui la traversent. Mario Tronti qui n’a cessé de penser l’esprit libre, à éprouver affectivement et matériellement la rencontre d’un communisme immédiat : « Je sais que je n’aurais pas la liberté que je ressens, à l’intérieur de moi, si je n’avais pas traversé, dans la pensée et dans la vie l’expérience historique du communisme » (Mario Tronti, De l’esprit libre, p. 311). De la liberté est une esquisse existentielle subjective de répondre à un besoin de communauté, sentir une vie se défaire de la scarification du social, trouver des habitus pour cultiver une façon propre d’habiter ce monde et partager un esprit commun.

Retour en haut