Été 2026

Au nom de l’amitié, la critique
Édito
Nous nous arrêtons dans ces situations si incomplètes, si difficiles à partager sans la musique et la poésie des lieux et des hasards, qui font telle ou telle rencontres. Ici, ce sont des amis dans l’âme, comme dirait un ami, qui passent et laisse une trace indélébile à travers l’écriture, conduit par ce besoin de se ressaisir par le geste d’écrire en faisant l’effort d’être vrais.
En hébreu, le terme « ami » se dit haver, qui signifie « relié ». Ainsi, dans ce numéro ce qui relie certains des textes et de ses auteurs se trouve dans l’amitié, là où contre toutes formes d’artifices et toutes formes de séductions, il existe le semblant d’une conservation. Ce qui rend possible une parole exigeante est la crainte, celle qui donne un regard lucide sur les relations humaines. Alors, les sentiments dans leurs fougues naturelles ne domptent plus la pensée, mais l’épousent. De là, une place très précieuse peut voir le jour dans l’amitié pour la critique.

Le langage, le silence et le communisme
Par Pierre Klossowski
Parain est un pédagogue. Beaucoup trop circonspect à l’égard des insinuations pittoresques, parce que trop averti des maux qu’il combat, sa philosophie s’adresse à ce qu’il y a de plus humainement urgent en chacun de nous dans la situation qui nous est faite par l’histoire contemporaine : à notre besoin de vérité qui, pour lui, demeure inséparable de notre volonté de vivre. Sa pensée serait sans doute plus directe, et plus immédiate d’accès, si elle ne faisait volontairement la part de tous nos paradoxes, qu’il lui faut bien reproduire et reconstituer pour nous amener à désarticuler ensuite les fausses structures dans lesquelles nous nous sommes enfermés. Ses recherches sur le langage, pour cette raison même, ne sont rien moins que gratuites ; quelles que soient les objections qu’elles soulèvent par le principe même de leur orientation, elles sont particulièrement significatives dans un milieu social où le fait de parler, l’amour des formules sont devenus plus qu’ailleurs un vice, voire une véritable maladie, une menace pour le corps et l’âme de chacun de nous.

Son Nietzsche
Par Brice Parain
Et si, effectivement, tout venait du chaos, des impulsions ? Nietzsche l’a sûrement pensé. Dieu mort, il n’y avait pas d’autre création possible. Pierre Klossowski a voulu suivre cette voie consciencieusement, minutieusement, de Nietzsche valétudinaire au dénouement de Turin.
Ce n’était pas une entreprise facile. Autant dire qu’on ne se donne rien au départ, qu’il faut tout tirer de germes indéterminables et recueillir à la fin de quoi composer un Zarathoustra. Ce n’est pas toujours Pierre qui raconte. Il fait souvent parler Nietzsche. Ce sont des documents peu connus, la plupart inédits. Malheureusement ils ne sont pas toujours datés ; mais il y en a pour qui ce serait impossible.

Sur une approche du communisme
Par Maurice Blanchot
Dans un livre sur le communisme, Dionys Mascolo a cherché à montrer que, pour une part, l’essentiel du mouvement révolutionnaire est le mouvement de la satisfaction des besoins. Il n’y aurait rien de sûr que cela : le nihilisme est irréfutable, mais l’irréfutable nihilisme ne suspend pas le jeu des besoins pour les hommes dans leur ensemble. Les hommes, privés de vérité, de valeurs, de fins, continuent de vivre et, vivant, continuent de chercher à donner satisfaction à leurs besoins, continuant donc de faire exister le mouvement de recherche en rapport avec cette satisfaction nécessaire.

L’Amitié du non
Entretien avec Dionys Mascolo
Dionys Mascolo, dans la préface que Maurice Blanchot a donné pour votre livre À la recherche d’un communisme de pensée, j’extrais ces quelques lignes : « Il y aura désormais ensemble – “entre nous” – ce que nous refuserons par un refus qui s’exprime avec des raisons mais est plus ferme et plus rigoureux que ce qui peut se dire raisonnable ». C’était en 1958, au moment où Blanchot s’était lié d’amitié avec vous…

Sur les comités d’action
Par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot
« Je voudrais ajouter un mot à nos propos d’hier. Je suis désormais convaincu que les « Comités d’action » et en particulier le nôtre ne peuvent pas, ne doivent pas être organisés, et toi-même tu les admires parce qu’ils s’opposent à toute forme d’organisation, bien loin qu’ils puissent nous en proposer une nouvelle. C’est vrai, c’est là leur essence. C’est pourquoi ils ne sont rien en dehors de la présence que constitue chaque réunion, présence qui est toute leur existence, et où il est entendu que la Révolution est, de ce fait, présente : assez analogue à ces séances où l’Esprit se manifeste. »

La conjuration sacrée
Par Georges Bataille
Ce que nous avons entrepris ne doit être confondu avec rien d’autre, ne peut pas être limité à l’expression d’une pensée et encore moins à ce qui est justement considéré comme art.
Il est nécessaire de produire et de manger : beaucoup de choses sont nécessaires qui ne sont encore rien et il en est également ainsi de l’agitation politique.
Qui songe avant d’avoir lutté jusqu’au bout à laisser la place à des hommes qu’il est impossible de regarder sans éprouver le besoin de les détruire ? Mais si rien ne pouvait être trouvé au-delà de l’activité politique, l’avidité humaine ne rencontrerait que le vide.

Du jeu, de l’érotisme
Par Dionys Mascolo
Presque en même temps paraissent en France deux ouvrages qui prétendent, l’un et l’autre, soumettre à la réflexion, parmi toutes les conduites humaines, celles qui par nature devraient, semble-t-il, se dérober le plus longtemps à la réflexion : l’érotisme, le jeu.
Il ne suffit pas de dire, pour expliquer le retard que nous avons à les connaître, que l’expérience de l’érotisme, et, à un moindre degré, celle du jeu, pour universelles qu’elles soient, suspendent précisément, le temps qu’elles durent, la réflexion. Négligence énorme, quelles qu’en soient les causes : nous détournons les yeux de ce qui nous fonde.

La force des renoncements
Par Roger Gilbert-Lecomte
C’est entendu. Table rase : tout est vrai – il n’y a plus rien. Le grand vertige de la Révolte a fait chanceler, tomber la fantasmagorie des apparences. Illusion déchiquetée, le monde sensible se déforme, se reforme, paraît et disparaît au gré du révolté. À la place de ce qui fut lui-même, sa conscience, l’autonomie de sa personne humaine un gouffre noir tournoie. Ses yeux révulsés voient entre ses tempes tendues s’étendre une immense steppe vide barrée, à l’horizon, par la banquise de ses vieux sens blanchis.

La fin n’est pas la fin : quelques notes sur le fascisme à partir d’Elvio Fachinelli
Par Nigredo
Le « phénomène fasciste » peut être interprété, selon Fachinelli, comme un processus de deuil en réaction à la disparition de certaines totalités ou corps collectifs – à commencer par la nation – face à l’impact destructeur de la guerre et de la tempête révolutionnaire. Ce rapport au deuil « rituel » est donc indéniablement lié à la mort et à la menace qu’elle représente. Il est aussi lié au passé, donc à l’« archaïque » et à ce qui refuse de disparaître (le fantôme ou le refoulé, ce qui hante) ; à l’obsession et aux personnes souffrant de troubles obsessionnels-compulsifs, qui réagissent à la désintégration ou au passage d’une présence par un système clos et répétitif de gestes codifiés, lesquels les protègent d’une expérience traumatique, enfermant et stabilisant une condition donnée et immuable du présent.

Le bâton et la main
Par Giorgio Agamben
« La hache se glorifiera-t-elle de celui qui la manie ? La scie se glorifiera-t-elle de celui qui la manie ? Comme si le bâton dirigeait celui qui le brandit, ou le bâton relevait celui qui n’est pas de bois ! » (Isaïe 10). Ces paroles du prophète décrivent avec exactitude la situation actuelle. Les outils technologiques sont ce bâton qui prétend diriger et qui, de fait, dirige ceux qui le manient – ou plutôt, ceux qui le croient.

Quem Deus vult lose dementat
Par Giorgio Agamben
Il est bon de s’interroger sur un fait si incroyable qu’on tente de l’effacer à tout prix : l’État qui se prétend le plus puissant du monde est gouverné depuis des années par des hommes atteints de troubles mentaux. Il ne s’agit pas ici de donner une forme extrême à un jugement politique : le fait que Trump – comme Biden avant lui, assurément – soit considéré comme dément au sens pathologique du terme est désormais admis par de nombreux psychiatres, et quiconque observe son style oratoire ne peut que le confirmer. Il va sans dire que ce qui nous intéresse ici n’est pas le cas clinique de Trump et Biden ; la question qui se pose inévitablement est la suivante : quelle est la portée historique du fait qu’un pays comme les États-Unis – qui, à certains égards, domine le monde occidental – soit gouverné par une personne atteinte de maladie mentale ?

L’enfance d’Adam
par Giorgio Agamben
Notre conception culturelle de l’être humain ne peut se comprendre sans se souvenir qu’à sa base se trouve un homme sans enfance : Adam. Selon le récit de la Genèse, l’homme que le Seigneur crée et place dans le jardin d’Éden est un adulte, à qui Il parle et donne des ordres, et pour lequel Il crée une compagne afin qu’il ne soit pas seul. Et seul un adulte, et certainement pas un nourrisson, pouvait nommer tous les animaux du jardin.
Il n’est pas surprenant qu’un être sans enfance ne puisse rester innocent et soit fatalement voué à la culpabilité et au péché.

Hommes et touristes
Par Giorgio Agamben
Le mot « touriste » est apparu pour la première fois en italien en 1837 (le mot « turismo » n’est apparu qu’en 1907). L’étymologie est claire : le tour (le Grand Tour) est le voyage instructif entrepris par les aristocrates et les intellectuels européens à partir du XVIIIe siècle, notamment en Italie, pour découvrir son histoire de l’art, son mode de vie et sa culture. Comme souvent, ce qui était initialement réservé à une élite s’est transformé au fil du temps en un phénomène de masse.

La grammaire de l’Occident
Par Giorgio Agamben
Dans un essai de 1942, Louis Renou affirmait que « le raisonnement grammatical sous-tend la pensée indienne ». Les trois catégories en lesquelles toute réalité est divisée, selon la philosophie indienne – substance, qualité, action – découlent incontestablement de l’analyse grammaticale du langage : nom, adjectif, verbe. La grammaire sanskrite de Pāṇini et le commentaire de Patañjali sont, de fait, antérieurs à la plupart des textes philosophiques indiens.
Nous pouvons nous demander dans quelle mesure cela s’applique également à la philosophie grecque qui sous-tend notre culture.

Parabole de la merde et de la tomate
Par Piattone
Ce texte a été écrit depuis la Corse. Depuis une île, donc, qui continue de résister aux goûts « pointus » d’un « continent » à la dérive. Un texte écrit aussi depuis une sensation désagréable, ce sentiment amer, trop de fois vécu, qu’« on est encore en train de nous la faire à l’envers ». Le Projet de loi constitutionnelle pour l’autonomie de la Corse, récemment voté à l’Assemblée nationale, diffuse en effet un parfum irritant. Un parfum qui, selon l’auteur de ce petit dialogue, rappelle le goût d’une trahison : la dilution d’un idéal de liberté dans les eaux sombres et sans vie du marécage institutionnel.
